A la Recherche du Loup
Suivi du loup en vallée de Chamonix-Mont-Blanc : une aventure scientifique et collective
Printemps 2020. Alors que la France entière est confinée en raison de la pandémie de Covid-19, un autre événement marque discrètement la vallée de Chamonix-Mont-Blanc : le loup est de retour.
Pas par des observations directes, mais par une attaque sur un troupeau dans le village de Servoz, où j’étais alors élu, délégué à l’environnement.
La naissance d’un groupe de suivi inédit
Rapidement, une volonté émerge : faire différemment ici, à Chamonix, qu’ailleurs. Les acteurs locaux de l’environnement se mobilisent pour créer un groupe de suivi, piloté par l’IPRA et commandité par le vice-président de la Communauté de communes. Nous nous répartissons les secteurs et déployons un dispositif de pièges vidéo pour suivre les déplacements des individus et mieux comprendre leurs comportements.
Les débuts : tâtonnements et apprentissages
La première année est celle des essais et erreurs. Observation après observation, relève de piège après relève de piège, nous identifions peu à peu les lieux les plus adaptés, les sentiers les plus empruntés. À force de persévérance, nous finissons par couvrir l’ensemble de la Communauté de communes avec plus de 40 pièges vidéo.
Deux couples de loups sont repérés : l’un côté Servoz, l’autre côté Vallorcine. Ce sera le point de départ d’un suivi rigoureux et méthodique.
Six ans de suivi : une dynamique en constante évolution
Au fil des années, les meutes se forment, se disloquent, se reconstituent. Les territoires évoluent, parfois de manière spectaculaire : des zones initialement modestes deviennent vastes avec l’arrivée de louveteaux, qui exigent davantage de ressources.
Après six ans de suivi, nous connaissons bien les loups de la vallée. Pourtant, chaque année nous réserve son lot de surprises. Le loup reste une espèce insaisissable, qui échappe à toute logique humaine.
Un projet au service des acteurs locaux
Ce travail d’étude a permis d’apporter des informations précieuses aux bergers, leur permettant de mieux comprendre ce qui se passe en montagne sur la thématique du loup. Toutes les données et les comptes-rendus saisonniers leur ont été transmis systématiquement.
L’IPRA et ASTERS ont également utilisé ces années de suivi pour mener à bien le projet de recherche TIREX, que je t’invite à découvrir.
Pourquoi ce suivi est-il si fascinant ?
Le loup est un animal mystérieux, adaptable et résilient. Son étude nous pousse à repenser notre rapport à la nature, à accepter que certaines réponses nous échappent encore. En partageant ces observations, nous espérons contribuer à une meilleure cohabitation entre l’homme et cette espèce emblématique.
Carnet de terrain
Jeudi 9 octobre 2025
Rendez-vous à 9 h sur les hauteurs de la vallée de Chamonix avec une partie du staff de la Compagnie des Guides et Pierre, un ami accompagnateur.
L’objectif du jour : capturer des images du brame du cerf, en pleine période de rut.
Nous partons pour une vallée perdue, loin de l’agitation. En chemin, nous croisons un chasseur. Il nous parle de ses doutes sur la présence du grand prédateur — le loup. Pour lui, son impact sur le gibier est important. Je n’aime guère ce type de discussions, souvent nourries de craintes et d’interprétations personnelles. Difficile d’y injecter du réel, de la science. J’écoute, avec mon statut d’élu, je ne peux faire autrement, mais je ne relance pas. Nous avons une mission : ne pas rater le spectacle du jour.
Arrivés devant la place de brame, il est déjà fin de matinée. Ce lieu est sublime, inaccessible, préservé. Ici, les cerfs brament toute la journée, sans être dérangés.
Nous observons cerfs et biches à bonne distance. Puis nous entamons une remontée vers un vallon oublié. En marchant, le brame du cerf laisse place à un hurlement.
Ce hurlement, je l’ai rêvé.
Je me retourne et plonge mes yeux dans les jumelles.
En moins de deux secondes, j’aperçois un loup. Puis plusieurs.
La meute est là, devant moi.
Nous sommes abasourdis. Sans un mot, nous sortons longue-vue et appareils photo. Je fais quelques rushs, peu exploitables à cause de la brume de chaleur, mais assez nets pour graver ce moment dans ma mémoire.
Nous restons 20 longues minutes à les observer, immobiles, le souffle coupé.
J’aurais pu y passer des heures.
Mais nous avons encore un long chemin à faire pour rentrer avant la nuit et nos obligations personnelles.
Nous devons partir.
Mais nous emportons avec nous l’assurance d’avoir vécu une observation exceptionnelle.
