Lièvre Variable
Avant Propos
Le Lièvre variable n’est ni grand, ni beau, ni photogénique, ni même particulièrement intéressant à observer. Bien souvent, il reste immobile pendant des heures.
Ce qui rend cette espèce fascinante, c’est la quête même qui mène à son observation. Il faut parfois des mois, voire des années, à ceux qui rêvent de croiser son regard.
Véritable fantôme des montagnes, il est parfaitement adapté au froid, et son comportement le rend extrêmement discret, presque invisible.
Aventure sauvage
Pour observer le lièvre variable, un départ de nuit, ou mieux un bivouac en montagne, est nécessaire.
Il faut être sur place à l’aube, car c’est à ce moment que les lièvres sont encore actifs. Le froid brûle les doigts, et le vent qui se lève gèle les pommettes. Si vous arrivez à rester sur place sans trop de difficulté, c’est qu’il ne fait pas assez froid ! Pour maximiser vos chances de voir le lièvre, il faut que les conditions d’observation frôlent la limite du supportable.
Muni de vos jumelles, vous scruterez chaque pierre, chaque pied d’arbre, chaque congère de neige.
Si vous êtes sur son territoire, il vous a déjà repéré et vous observe de loin. Confiant en son camouflage, il ne bouge pas : à vous de trouver des indices.
D’abord, ses traces dans la neige. Vous pouvez remonter les « Y » formés par ses quatre pattes, une trace caractéristique. Peut-être sera-t-il au bout. Sinon, observez les crêtes balayées par le vent, dégarnies de neige. Si, sur l’herbe, vous trouvez des crottes rondes et beiges, c’est que le lièvre est passé par là.
Autre indice : le lièvre variable partage souvent les mêmes habitats que le lagopède alpin. Si, au petit matin, vous entendez le chant guttural du lagopède réveiller la montagne, vous êtes sur un territoire potentiel.
Il vous faudra ensuite de l’abnégation. Sur les territoires que je maîtrise le mieux, où je connais la plupart des gîtes, j’observe un lièvre une sortie sur trois en moyenne. La traque du lièvre variable est donc une longue quête de l’invisible, dans des conditions extrêmes, qui offre néanmoins l’un des plus grands bonheurs : celui de réussir l’impossible – photographier l’une des espèces les plus difficiles à observer.
Connaissances théoriques
La recherche d’un animal commence toujours de la même façon : il faut du temps, de la patience, et surtout une bibliothèque bien fournie. Lire pour apprendre et comprendre est primordial pour gagner du temps sur le terrain.
Je vous conseille, si vous souhaitez vous lancer dans l’aventure, de consulter ces ouvrages :
Atlas des Mammifères de France, Volume 2 : Ongulés et Lagomorphes, MNHN et SFEPM, 2021, 386 p.
Les Mammifères de l’Arc Alpin, Jacques Gilliéron, 2012, 406 p. (Éditions Glénat)
Les ouvrages généralistes, comme Le Grand Livre de la Nature (édition La Salamandre).
Sur les traces du lièvre variable, 2018, Bernard Pons, Mokko Editions
Les publications de Michel Bouche et du Parc National des Écrins :
Bouche, M. (1989). Le lièvre variable dans le massif des Écrins. Contributions à l’étude écoéthologique de Lepus timidus varronis. Documents scientifiques du Parc National des Écrins, Gap, 111 p.
Bouche, M., Besnard, A. & Queney, G. (2017). Suivi d’une population de lièvre variable (Lepus timidus) en hiver dans le massif des Écrins basé sur la génétique. Rapport à la Fédération Départementale des Chasseurs de la Savoie, 5 p.
Bien entendu, vous pouvez aussi visionner des documentaires, comme Le Lièvre blanc – Histoire de photographe animalier de Guillaume Collombet, ou mon documentaire : Origines – La faune venue du froid.
Armé de ces connaissances, vous savez désormais que le lièvre variable est l’espèce la plus frigophile de nos montagnes. Capable de vivre au-dessus de 3 000 mètres d’altitude toute l’année, vous devrez le chercher dans les endroits les plus froids, bien qu’il soit aussi présent en forêt. Lorsque les conditions neigeuses en altitude deviennent trop rudes pour se nourrir ou se déplacer, on observe une migration altitudinale plus marquée : il descend alors brouter écorces et bourgeons. En été, privilégiez les faces nord en altitude.
Sur le terrain
Avec vos connaissances théoriques, l’aventure peut commencer. Le cœur de l’hiver est la saison idéale : attendez qu’une épaisse couche de neige recouvre le paysage, car c’est à ce moment que les gîtes – ces zones abritées où le lièvre passe ses journées – se font plus rares. Un gîte peut être une cavité profonde sous un bloc rocheux, un simple creux dans le sol, ou un abri sous une branche. Tout dépend de son habitat.
Le lièvre variable n’est pas territorial, mais grégaire : selon les ressources disponibles, plusieurs individus peuvent cohabiter sur de petits sites. Un même lièvre peut aussi occuper un territoire de plusieurs dizaines, voire plus d’une centaine d’hectares (Bouche et al., 2017). Pour le trouver, il faut connaître les gîtes et cibler les zones où sa densité est plus élevée. Comme le souligne Bernard Pons dans mon documentaire Origines – La faune venue du froid, le lièvre adore le froid, mais apprécie aussi les premières lueurs du soleil. Privilégiez donc les sites exposés aux premiers rayons du matin.
Méthode de recherche
Le travail consiste surtout, en hiver, à suivre les traces et à inspecter chaque pierre, chaque touffe d’herbe, à la recherche des deux taches noires de ses oreilles, qui trahissent sa présence. Le lièvre, calme et sûr de son camouflage, attend patiemment la nuit pour quitter son gîte et partir en quête de nourriture.
Ses principaux prédateurs – renards, loups ou aigles royaux – le forcent à compter sur son atout majeur : un camouflage impeccable ou une fuite fulgurante. Ses longues pattes lui permettent de dominer la course sur neige et de distancer facilement ses poursuivants.
Carnet de terrain
Lundi 5 janvier 2026
J’invite Pierre, jeune photographe, à m’accompagner.
Il est 6 h, nous sommes au col, à 1 400 m d’altitude. Nous partons pour 1 000 m de dénivelé.
Le jour se lève à 7 h 30, il faut avancer vite. Le thermomètre affiche -15 °C sur le tableau de bord, et le vent est annoncé en altitude.
Tout semble réuni pour aujourd’hui.
La montée est rapide. Nous arrivons à l’aube à 2 300 m d’altitude.
Je commence mon tour habituel, comme une visite de routine. Je connais les sites où il se gîte d’ordinaire.
J’observe d’abord ces gîtes de loin, aux jumelles, et si je ne vois rien, je m’approche pour vérifier s’ils ont été utilisés.
J’examine les traces, je cherche les crottes. Une fois les données recueillies, je passe au gîte suivant. Je m’arrête de longues minutes à chaque col, à chaque croupe, pour observer ce qui se cache derrière. Le travail du vent sur la neige fait apparaître de nouveaux gîtes potentiels, absents l’année précédente.
Je scrute, j’analyse, je cherche.
Mais rien.
Aujourd’hui, ça ne fonctionne pas, et je sens que ça ne fonctionnera pas.
Une donnée majeure a été mal évaluée : le vent.
Un vent du nord était annoncé, mais il est faible. Malgré les -15 °C, le lever du soleil, bien que timide en ce début janvier, réchauffe trop l’atmosphère. Ma doudoune d’expédition, rangée dans le sac, ne sortira d’ailleurs pas de la journée.
Il ne fait pas assez froid.
Ce n’est pas totalement rédhibitoire : j’ai déjà observé des lièvres au printemps, par des températures positives. Mais quand il fait plus froid, les animaux restent au gîte et sont moins mobiles, donc plus faciles à observer…
Au point le plus haut de la journée, vers 2 500 m d’altitude, nous mangeons un peu et nous hydratons. Les chocards viennent nous rendre visite.
Un lagopède chante : je le repère rapidement et commence à faire quelques images.
La matinée est déjà révolue. Nous entrons dans la seconde partie de la journée, et les obligations de la vallée nous rappellent. Il faut rentrer.
Aujourd’hui, nous n’avons pas observé le lièvre. Pourtant, le bonheur d’avoir passé un moment en montagne, à la limite entre randonnée et alpinisme, à la recherche des espèces les plus difficiles à observer, nous remplit de gratitude. Jusqu’à quand pourrons-nous encore vivre ces rencontres venues du froid ?
À la prochaine occasion, je reviendrai, pour tenter d’apercevoir le fantôme des montagnes.
